Comme vous pouvez le constater sur la photo, ces commerces ont baissé le rideau depuis un certain temps déjà et ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes. Il n'en a pas toujours été ainsi. À notre installation dans la capitale coutelière, ces deux commerces étaient florissants. La devanture de la boulangerie flambait neuf ; le chêne blond irradiait de la blondeur des blés. Cette devanture aurait pu être de ma fabrication si elle avait été issue de l'entreprise dans laquelle j'officiais alors.
Le pain y avait le goût de celui de mon enfance. Des tourtes que l'on mangeait par gourmandise. Idéalement placée sur un axe très fréquenté, la petite boutique ne désemplissait pas. Il était fréquent qu'une file d'attente s'étire de part et d'autre du pas-de-porte. La qualité des produits justifiait une attente qui pouvait paraître toujours trop longue, mais qui n'était, en définitive, pas plus importante qu'ailleurs. Ce fut moins le cas lorsqu'un nouveau couple reprit l'enseigne. Le temps nécessaire au passage du témoin, il n'y eut aucune différence : le pain était le même, et le commerce pouvait compter sur la fidélité de la clientèle. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes, s'il n'y avait eu un « mais »...
Tout doucement, une différence se fit sentir.
Le goût, la consistance, la cuisson, le sel de la vie qui le constituait opéraient une lente transformation. Les chocolatines virent leurs attraits décroissants. Les files d'attente décrurent de concert. Lors d'une énième visite hebdomadaire, je remarquai que la femme du boulanger n'affichait plus le même sourire qu'auparavant. D'une certaine façon, cela me fendait le cœur... Un truc semblait ne plus être là. Quelque chose clochait, comme on dit dans le langage courant. Les sourires, même forcés, finirent par disparaître. C'est à partir de ce moment-là que ma curiosité a été alertée. Ma boulangère préférée m’intriguait... Je vous rassure, aucune idée libidineuse à son encontre, bien que mon regard aurait aimé s'attarder sur ses courbes sensuelles si d'amples vêtements ne fussent venus les dissimuler.
Les vêtements, justement ! Aux pulls à col roulé, pour l'hiver, alternaient des chemisiers aux longues manches, avec une encolure ne laissant rien à l'imagination... Les jeans, s'ils étaient moulants, ne laissaient rien paraître de sa silhouette. Un tablier professionnel faisait rempart. Elle portait une tenue somme toute classique.
Ne dit-on pas que le diable se cache dans les détails ! Aussi, à la faveur d'un mouvement qu'elle voulut maîtrisé, une manche se releva, juste assez pour apercevoir un carré de peau qui n'avait pas une couleur naturelle. Je compris en un dixième de seconde ce qu'était ce truc qui clochait... Un hématome, sur la face externe du poignet qu'elle s'employait à dissimuler, concentra mon attention. Dans ce court instant où nos regards se croisèrent, tout fut dit ; le goût du pain passait dans la douleur... Mes soupçons ne laissèrent plus de doutes possibles le jour où je la découvris portant une énorme paire de lunettes aux verres fumés. Son visage à demi dissimulé en disait bien plus qu'elle ne pouvait cacher... La pommette tuméfiée qu'elle tentait de soustraire à la vue de la clientèle était la résultante douloureuse et visible d'un « pain dans la gueule ». Le gringalet que l'on pouvait parfois apercevoir au travers de l'huisserie du laboratoire me devint soudainement très antipathique… Il est inutile que je vous dise toute l'aversion que j'ai pour ce genre de personnage.
Une poignée de semaines plus tard, une affiche informait de la fermeture de la boutique pour raison de santé.
J'espère sincèrement que la femme du boulanger, à l'instar de la Pomponette, a mis les voiles. Sans retour...
Par effet papillon, le bar des hauts quartiers abaissa, lui aussi, son rideau sur cette mauvaise pièce de théâtre de la vie.
Lors d'une ballade en ville, alors que je passais devant cette devanture, ce souvenir remonta à la surface, les mots des maux affluèrent. Mes pénates regagnées, je couchais sur papier les premiers mots de ce billet.

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