Devant chez moi, savez-vous quoi qui y a... ? Eh bien, il y a un bois, le plus joli des bois, petit bois devant chez moi. Et tralon la lonlère, et tralonla lonla. Vous connaissez très probablement cette chanson des Charlots, dans laquelle le petit bois derrière chez eux est une décharge à ordures ? Sinon, c'est ici (clic).
Il n'en est rien du mien. C'est un bois précieux, par l'étang qui ne court plus pour cause de sécheresse. Le petit ruisseau qui le traverse est à sec. Je viens de l'arpenter ce tantôt ; il ne subsiste que quelques malheureux trous d’eau. Malheureux, pas tout à fait, car ces modestes réserves servent d'abreuvoir à la faune, mais se réduisent comme peau de chagrin.
Depuis quelques jours, juste devant chez moi, j'aperçois régulièrement une chevrette et son chevreuil d'époux. Jamais ensemble. Ce qui me fait dire que ce n'est peut-être pas son époux. Quelle importance, après tout ! Pour eux, avec quelques pierres, j'ai aménagé un petit barrage afin de préserver une sorte de mare aux canards, dans ce cours d'eau où la forte pente n'est guère propice à la retenue. Cela me semblait utile ; il y a tant de choses que l'homme détruit...
Visiteuse journalière
Son chevreuil d'époux
Le temps d'admirer mon œuvre, que le petit trou d’eau s’élargissait doucement. Pris dans mon élan de construction, j'ai aménagé un autre point d'eau. Quelques cailloux, un vieil ustensile de cuisine installé sommairement sous le tuyau de la source qui suinte à petites gouttes, et la fontaine naquit.
Goutte à goutte salutaire
Fontaine improbable
C’est cette même source qui m'avait occasionné quelques tracas. lors de fortes pluies... (clic). Je ne sais pas si la famille chevreuil s'y désaltère, mais j'y ai observé un ballet incessant d'oiseaux qui s'en donnent à cœur joie. C'est beau. J'adore les plaisirs simples.
Le réveil était programmé pour 3 H 45, et le vieil appareil, désormais désuet, fonctionna à merveille. Des notes de musique s’en échappèrent, le réveil en douceur d’une radio classique, suivi d’une série de « bip-bip » m’extirpèrent des bras de Morphée. Mon horloge interne m’avait déjà mis en alerte. La balade était prévue depuis peu, mais il y avait fort longtemps que j’en avais envie. En compagnie de mon fils, en vacances de révision pour son diplôme à venir, nous allions accomplir ce dessein.
Longtemps, je me suis levé tôt, et j’aime particulièrement ce moment où, soit-disant, le monde nous appartient…
Traverser le département pour rallier le point de départ fut un jeu d’enfant, tant je connais cette route par cœur pour l’avoir empruntée quotidiennement pour aller menuiser… Le parking du col de Ceyssat, à cette heure matutinale, était désert ; nous n’avions que l’embarras du choix pour garer notre véhicule.
Il faisait encore nuit noire, et la fraîcheur était au rendez-vous ; une veste légère s’imposait. Équipés d’une petite mais puissante lampe, nous débutâmes l’ascension. Seuls nos pas troublaient la quiétude du sous-bois encore endormi. Tout doucement, nous vîmes apparaître les premières lueurs du petit jour, accompagnées par le chant des oiseaux qui eux aussi, s'éveillaient. A peine sortis du bois, la lumière naturelle prit la relève ; j’éteignis ma lampe. Il y avait de nombreuses années que je n’étais pas monté au sommet du Géant des Dômes, par le chemin des muletiers, et je dois dire que c’est ce parcours que je préfère. Un pied après l’autre, cadencés à la respiration, trente-cinq minutes nous suffirent pour atteindre les 1464 mètres d’altitude. Le sommet, avec sa vue à 360 degrés, s’offrit à nous et aux quelques amoureux de ces moments particuliers de communion avec la nature, qui avaient fait le même déplacement. Là, deux trekkers ; ici, deux jeunes femmes ; un peu plus loin, une femme et son chien. Nous étions tous réunis pour un seul spectacle d’envergure : le lever du soleil.
Nous avions un peu d’avance sur l’horaire, aussi nous prîmes le temps de regarder un campeur plier soigneusement sa tente, avant de déplier tout aussi soigneusement sa voile et de décoller aussi légèrement qu’une plume au vent.
Nous n’étions pas plus de dix personnes à profiter de ce lieu, de ce site, avant que des hordes de touristes ne soient déversées en un flux continu, par un train à crémaillère. Fort heureusement, nous disposions d’une poignée d’heures pour profiter de cette représentation. Imagique instant suspendu au-dessus des brumes matinales.
Imagique instant suspendu au-dessus des brumes matinales
Puis il fallut songer au retour, mais cette fois, par le chemin dit « des chèvres ». Une descente abrupte, via des escaliers en bois, nous mena à une patte-d’oie, d’où nous allions rejoindre notre point de départ. Nous marchions, à présent, sur un épais tapis de feuilles mortes qui rendait nos pas légers, presque rebondissants, sous le feuillage protecteur des hêtres et des noisetiers.
Cette randonnée nous a enchantés, et c’est tout simplement dans des moments comme celui-ci, que l’on se rend compte qu’il en faut bien peu pour être heureux.
Il est des événements malencontreux, inopinés et toujours désagréables, plus ou moins graves, qui parfois se suivent sans interruption, sans nous laisser de répit. Leur itérativité est assez exaspérante, à tel point que l’on finit par se demander si l’on n’ a pas la poisse. Ce truc collant dont on ne peut se dépêtrer. Une sorte de spirale infernale qui nous entraîne vers toujours plus de désagréments.
Certaines personnes, sans le savoir, en sont « porteurs », comme on est porteur d’un virus, et attirent à eux les ennuis, à la manière de François Perrin dans ce fameux film de Francis Veber : La chèvre. D'autres l’attribuent plutôt à une mauvaise suite de concours de circonstance. Toutefois, même pour un esprit rationnel, cela pose question… Une seule solution : résoudre les problèmes, surmonter les difficultés, une à une, afin de ne pas laisser s’installer cette maudite spirale. Moi-même, il y a quelques temps déjà, j’ai eu mon lot de « poisse » ...
Il y avait une bande de copains, de ces jeunes qui peuplaient mon enfance. J’écoutais leurs histoires racontées, sans vraiment y comprendre goutte. Pierrot, Bernard, Jojo, Martine, Nicole, Denis et Jean-Luc sont des prénoms qui résonnent encore à mes oreilles. Mes Sœurs aînées faisaient partie de cette même troupe… Ils parlaient de leurs sorties du samedi soir, des bals environnants, des fêtes pas trop nulles… Leurs « exploits » automobiles ou professionnels étaient aussi des sujets largement commentés.
Untel avait raté un virage en rentrant du bal ; la voiture était fichue. Tel autre avait fait plusieurs tonneaux ; même résultat. Bernard, au volant de sa Simca 1000, avait « sauté » le pont de Léry ; des bleus, des bosses, des voitures réduites à l’état d’épaves. Par chance, jamais de grosses blessures. Bien des mésaventures sans liens entre elles. Apparemment…
Le ciel s’était assombri au point qu’il donnait l’impression qu’il allait nous tomber sur la tête. Il faisait presque nuit en plein jour, l’orage approchait à grand coup de tonnerre et d’éclairs mêlés. La foudre s’en donnait à cœur joie ; les hauts-plateaux du Cantal, à l’instar de ceux de la Haute-Loire, sont les départements les plus foudroyés de France (clic). Cela ne présageait rien de bon ; le ciel allait se déchaîner. Nos bêtes étaient à l’abri, dans l’étable, les chiens des fermes s’étaient réfugiés dans quelques endroits improbables. Seuls quelques hommes, retardataires ou inconscients bravaient les éléments… Denis, Jean-Luc et Bernard venaient juste de déposer mes sœurs, qu’ils repartaient aussitôt raccompagner Pierrot, qui habitait à deux nuages de l’orage… Le retour ne se passa pas comme prévu. Au bas de la descente, dite de « la crouzette », il n’y eut pas d'exceptions à la règle… Le cocktail, comme l’orage, fut détonnant. Le gravier, les lacets, virent s’envoler la 404 dans l’air du soir…
Je ne connais cette histoire uniquement parce que je l’ai maintes fois entendue. Cependant, je me souviens parfaitement du branle-bas de combat qui s'ensuivit, à la ferme, et du bras ensanglanté de Denis, qui avait voulu récupérer une babiolerie, et s’était entaillé avec le verre brisé. Il n’est pas exagéré de dire que cette bande de copains avait quand même de la chance dans leurs malheurs. Il n’y avait jamais de graves blessures. Bizarrement, cet accident fut celui de trop, et après celui-ci, à ma connaissance, il n’y en eut plus. Les apprentis pilotes s’étaient très probablement assagis, sans qu’ils ne l’eussent admis. Plus « rationnellement », un bouc émissaire fut trouvé… Un truc identifié comme porteur de poisse, un vêtement, plus précisément une casquette bariolée, qui, à chaque fois, était sur la tête d’un conducteur ou de ses passagers. Je crois me souvenir que ma sœur N….. la portait lorsqu'elle chuta de mobylette, quelques semaines plus tôt. Bref, le cerveau humain a besoin de réponse, et celle-ci se présentait comme une évidence… Je revois parfaitement ma sœur E….., le jour même, se saisir de cette maudite babiolerie, et la faire disparaître dans les flammes de la cuisinière à bois, en prenant soin de n’y toucher que du bout du pique-feu.
Ce n’est pas que l’on soit superstitieux par chez nous, mais il y a des limites. Un doute ; il n’y eut plus d’accident. La faute à la poisse…
Il y avait un vieux monsieur, un peu bohème et un peu vagabond, qui n'avait jamais connu ni patrie ni patron... Il venait de n'importe où, allait aux quatre vents... Peintre, sculpteur à seize heures ; artiste à toutes les autres. Il vivait de petits boulots, de débrouille, dormait où il trouvait, au jour le jour. C’était sa philosophie. Je crois me souvenir qu’il avait rompu tout lien avec sa famille. Femme et enfant, y compris. Lorsque l'argent commençait à déserter ses poches, il venait chez mon employeur de l'époque, un ébéniste, mon premier patron. Il réalisait quasiment tous les travaux de restauration de vieux meubles de style, qu'il lui réservait exclusivement. Les travaux moins « importants », moins prestigieux étaient assurés par nous-même. J’ai eu mon lot de restauration de vieilleries en tous genres. Je devais m’y plier. J'apprenais… J’ai appris que je déteste ce genre de travail, et je me suis juré de ne plus y toucher de ma vie. J’ai tenu parole.
Moi, j’aime fabriquer du neuf avec du neuf ; c’est beaucoup plus « facile » ! Cependant, quand le moment s’y prêtait, je regardais ce vieux monsieur, son coup de main, sa technique, sa façon d'appréhender un ouvrage, ses explosions de colère envers ses mains qui ne voulaient pas lui obéir, son esprit qui me semblait très tourmenté, le bois qui résistait. Lorsque cela se produisait, il abandonnait son ouvrage, claquait la porte et ne réapparaissait que plusieurs jours plus tard. Apaisé. C’est parmi un de ces moments d'accalmie que je fus intrigué, et fasciné à la fois, par une de ses réalisations…
Il avait choisi son bois, avait veillé à ce qu’il remplisse des conditions optimales d'hygrométrie et de stabilité géométrique. En clair, un bois stable. Je ne le savais pas encore, mais l’essence avait une grande importance… Ensuite, il s’était confectionné un outil spécialement adapté. Un truc qui n'existe pas dans le commerce, même spécialisé, et il avait exécuter son art.
Je regardais d’un œil distrait et retenais sa façon de faire en me disant que j’aurai été bien incapable d’en faire autant.
Bien des années plus tard, je me suis essayé à l’exécution de cet ouvrage. Ce fut une catastrophe. J’avais en tête le processus, mais pas le procédé... Je ne disposais pas de la même essence de bois, et j’en compris toute l’importance… J’apprenais… Mon bout de bois, bien qu’il fut du chêne provenant de la forêt de Tronçais, malgré sa stabilité, ne convenait pas du tout.
J’avais pourtant pris la peine de me fabriquer le même outil qu’icelui, mais le problème était ailleurs… L’essence du bois et sa « position » dans la bille… Il m’aurait fallu du noyer, plus homogène, pris « sur quartier », au plus près du cœur de l’arbre. Aucune des deux conditions n'étaient remplies, mais fort de mon inexpérience, j’ai persévéré, dans mon erreur...
Ce fut plus compliqué que dans mes souvenirs, et l’opération cruciale, celle qui révèle la réussite des opérations, se révéla un désastre. Ma pièce termina sa vie dans le foyer de la cuisinière à bois de la ferme familiale. Fin de l’opération. J’abandonnais à jamais mes velléités artistiques.
Trente années sont passées avant qu’il ne me reprenne cette envie, ce besoin de réussir cet ouvrage. Je ne jouissais pas plus qu’avant des paramètres adéquats, mais, une idée nouvelle venait de faire son apparition. J’allais changer le modus operandi... Certes, c’est une sorte de « tricherie » envers la toute première version qui me subjugua, mais je serai le seul à savoir, et cela ne changerait rien à la difficulté, ni à la fonctionnalité de l’ouvrage.
Mon bois de prédilection est naturellement le frêne, et j’allais voir si ma nouvelle façon de faire porterait ses fruits…
La première action importante venait d'être réalisé.
Réalisation de la charnière
Les autres allaient suivre.
refente en son centre
Le moment de vérité, qui faisait suite à de nombreuses opérations délicates, se présenta. À l’aide de coins en bois, j’ai procédé à l’ouverture, comme un livre… Waouh ! Pas de casse, m’exclamais-je ! Tout doucement, la magie opéra.
ouverture du « livre »
Après maints ajustements, le mécanisme fonctionna. Il ne restait plus qu’à le façonner pour lui donner un peu d’allure.
ouverture réussie
prêt à être faconné
L'œil d’un professionnel reconnaîtrait immédiatement l’astuce que j’ai utilisée. Mais avec cette essence de bois que j’affectionne, même le vieux monsieur n’y serait pas arrivé. Le frêne n’est pas assez homogène, trop de différence entre les couches de bois formées l’hiver et celles d’été.
Le tout premier est une pièce d’essai que je trouve un peu sobre, mais qui ne m’a pas empêché d’en faire la copie presque conforme, comme un jumeau pas complètement identique… Ces deux pièces renferment à l’intérieur tout l’amour que j’y ai mis.
Lutrin jumeau
Le troisième, j’y ai ajouté quelques fioritures, pour enjoliver, pour différencier. Je regrette presque la sobriété des précédents. Pour me consoler, je me dis qu’une modification est toujours possible…
Même s'il y a peu de chance que je n'y retouche. Quoique...
Les choses avaient été bien faites, mais je ne le savais pas encore ! Alors que je devais passer à l'entreprise dans laquelle j'ai officié de nombreuses années pour récupérer les documents inhérents à mon départ définitif, j'avais proposé de partager quelques bulles d'amitié plus ou moins alcoolisées, que je me chargeais d'apporter ; ce n'est pas tous les jours que l'on cesse son activité professionnelle...
À ma grande surprise, alors que j'étais sur le point de mettre en place ces fameuses bulles, je constatai que mon poste de travail, mon établi, pour être plus clair, avait vu l'installation d'un buffet. Le traiteur, mandaté pour l'occasion, n'allait pas tarder. Tous mes collègues étaient là, ou sur le point d'arriver. Cependant, je déplorai deux absentes…
Je n'étais pas au bout de mes surprises ; les premiers invités firent leurs apparitions. Un ancien collègue, celui-là même qui m'a donné un tour à bois, parti en retraite dix ans plus tôt, qui me fit un cadeau magnifique, époustouflant, trop beau pour être utilisé...
Je le remerciai chaleureusement, alors que des connaissances professionnelles que j'appréciais arrivaient déjà ; Gérard, Jean, Michel, Pascal, Jean-Pascal, Paul ; j'en oublie peut-être bien un ou deux. Ils me pardonneront, si toutefois, ils découvrent ce blog. L'ébahissement n'aurait pas été à son comble, si d'autres invités prestigieux n'avaient pas fait leur apparition. Mon fils, venu spécialement de la cité des traboules, accompagné de ma chère et tendre qui avait été bien mystérieuse, toute la journée...
- tu n'es pas au bout de tes surprises, me confia Philippe, mon patron ; qui ne l'était plus.
En effet : "mon gros Ludo" fit son entrée. Un ancien collègue parti pour travailler à son compte. Trois ans que je ne l'avais pas vu, et c'était comme si nous nous étions quitté la vieille...
- Lui, tu ne le reconnaîtras pas, me souffla une fois de plus mon ex patron, alors qu'un dernier invité s'approchait de nous. Mon cerveau se mit alors à mouliner à fond, je le reconnus en une fraction de seconde : Maurice.
Lui aussi, un ancien collègue... Un lien indéfinissable nous unissait depuis une précédente entreprise, où nous avons fait les quatre cents coups... Nous avons évoqué les souvenirs, les éclats de rire, passé et présent, ceux à venir... Une grande partie de nos vies...
Ce pot de départ, qui me portait un petit peu peine, a été un pur moment de bonheur qui, je crois, a fait du bien à tout le monde.
Voilà, depuis ce jour, je n'fais rien, je m'repose, je suis très heureux ainsi... Enfin, je n'fais rien, faut le dire vite...