présentation

mercredi 25 mars 2026

Lutrin d'enfer

 

Il y avait un vieux monsieur, un peu bohème et un peu vagabond, qui n'avait jamais connu ni patrie ni patron... Il venait de n'importe où, allait aux quatre vents... Peintre, sculpteur à seize heures ; artiste à toutes les autres. Il vivait de petits boulots, de débrouille, dormait où il trouvait, au jour le jour. C’était sa philosophie. Je crois me souvenir qu’il avait rompu tout lien avec sa famille. Femme et enfant, y compris. Lorsque l'argent commençait à déserter ses poches, il venait chez mon employeur de l'époque, un ébéniste, mon premier patron. Il réalisait quasiment tous les travaux de restauration de vieux meubles de style, qu'il lui réservait exclusivement. Les travaux moins « importants », moins prestigieux étaient assurés par nous-même. J’ai eu mon lot de restauration de vieilleries en tous genres. Je devais m’y plier. J'apprenais… J’ai appris que je déteste ce genre de travail, et je me suis juré de ne plus y toucher de ma vie. J’ai tenu parole. 

Moi, j’aime fabriquer du neuf avec du neuf ; c’est beaucoup plus « facile » ! Cependant, quand le moment s’y prêtait, je regardais ce vieux monsieur, son coup de main, sa technique, sa façon d'appréhender un ouvrage, ses explosions de colère envers ses mains qui ne voulaient pas lui obéir, son esprit qui me semblait très tourmenté, le bois qui résistait. Lorsque cela se produisait, il abandonnait son ouvrage, claquait la porte et ne réapparaissait que plusieurs jours plus tard. Apaisé. C’est parmi un de ces moments d'accalmie que je fus intrigué, et fasciné à la fois, par une de ses réalisations…


Il avait choisi son bois, avait veillé à ce qu’il remplisse des conditions optimales d'hygrométrie et de stabilité géométrique. En clair, un bois stable. Je ne le savais pas encore, mais l’essence avait une grande importance… Ensuite, il s’était confectionné un outil spécialement adapté. Un truc qui n'existe pas dans le commerce, même spécialisé, et il avait exécuter son art. 

Je regardais d’un œil distrait et retenais sa façon de faire en me disant que j’aurai été bien incapable d’en faire autant.

 

Bien des années plus tard, je me suis essayé à l’exécution de cet ouvrage. Ce fut une catastrophe. J’avais en tête le processus, mais pas le procédé... Je ne disposais pas de la même essence de bois, et j’en compris toute l’importance… J’apprenais… Mon bout de bois, bien qu’il fut du chêne provenant de la forêt de Tronçais, malgré sa stabilité, ne convenait pas du tout.

J’avais pourtant pris la peine de me fabriquer le même outil qu’icelui, mais le problème était ailleurs… L’essence du bois et sa « position » dans la bille… Il m’aurait fallu du noyer, plus homogène, pris « sur quartier », au plus près du cœur de l’arbre. Aucune des deux conditions n'étaient remplies, mais fort de mon inexpérience, j’ai persévéré, dans mon erreur...

Ce fut plus compliqué que dans mes souvenirs, et l’opération cruciale, celle qui révèle la réussite des opérations, se révéla un désastre. Ma pièce termina sa vie dans le foyer de la cuisinière à bois de la ferme familiale. Fin de l’opération. J’abandonnais à jamais mes velléités artistiques.


Trente années sont passées avant qu’il ne me reprenne cette envie, ce besoin de réussir cet ouvrage. Je ne jouissais pas plus qu’avant des paramètres adéquats, mais, une idée nouvelle venait de faire son apparition. J’allais changer le modus operandi... Certes, c’est une sorte de « tricherie » envers la toute première version qui me subjugua, mais je serai le seul à savoir, et cela ne changerait rien à la difficulté, ni à la fonctionnalité de l’ouvrage.

Mon bois de prédilection est naturellement le frêne, et j’allais voir si ma nouvelle façon de faire porterait ses fruits… 

La première action importante venait d'être réalisé.

 

 

 

Réalisation de la charnière

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les autres allaient suivre.

 

 

  

refente en son centre

 

 

  

Le moment de vérité, qui faisait suite à de nombreuses opérations délicates, se présenta. À l’aide de coins en bois, j’ai procédé à l’ouverture, comme un livre… Waouh ! Pas de casse, m’exclamais-je ! Tout doucement, la magie opéra. 

 

 

ouverture du « livre »

 

Après maints ajustements, le mécanisme fonctionna. Il ne restait plus qu’à le façonner pour lui donner un peu d’allure.

 

 

ouverture réussie
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

prêt à être faconné
 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'œil d’un professionnel reconnaîtrait immédiatement l’astuce que j’ai utilisée. Mais avec cette essence de bois que j’affectionne, même le vieux monsieur n’y serait pas arrivé. Le frêne n’est pas assez homogène, trop de différence entre les couches de bois formées l’hiver et celles d’été. 


Le tout premier est une pièce d’essai que je trouve un peu sobre, mais qui ne m’a pas empêché d’en faire la copie presque conforme, comme un jumeau pas complètement identique… Ces deux pièces renferment à l’intérieur tout l’amour que j’y ai mis. 

 

 

Lutrin jumeau


  

Le troisième, j’y ai ajouté quelques fioritures, pour enjoliver, pour différencier. Je regrette presque la sobriété des précédents. Pour me consoler, je me dis qu’une modification est toujours possible…

Même s'il y a peu de chance que je n'y retouche. Quoique... 

 

 

quelques fioritures !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

prêt à être utilisé

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 


17 commentaires:

  1. Chapeau bas l'artiste, c'est super beau mon père adorait travailler le bois et j aimais l odeur qui émanait de ses diverses essences de bois j adorais trainailler dans son atelier. Ce n'était qu'un amateur et ne réalisait pas de choses aussi complexes que toi mais il y mettais du coeur. Tu vois finalement d'avoir observé ce vieil artiste t a été utile. encore bravo.

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    1. Ce vieux monsieur était un puits de connaissance dès qu'il parlait peinture, sculpture. Rapidement, il s’énervait, traitait tout le monde de jean-foutre. Bref, un sacré caractère...;-) Par contre, pour ce qui était de la restauration de vieux meuble de collection, il excellait. Le travail du bois "neuf" l’insupportait. Par conséquent, un gouffre nous séparait, en plus de l'âge.
      A son contact, j'ai appris des choses, comme par exemple l'utilisation du wastringue. Un outil qui ressemblerait à une sorte de rabot, mais pour des pièces courbes. Son utilisation réclame une technique précise. Cela ressemble à ça clic
      Bises Auvergnates

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    2. Mon père aussi, aimait travailler le bois. Il voulait en faire son métier, il en avait, d'ailleurs fait l'apprentissage, mais hélas, comme il était l'ainé, il dut reprendre la ferme, pour se plier aux traditions... Et abandonner ce métier, mais pas de le travail du bois. Il fabriquait les roues de charrettes en bois, les jougs pour les bœufs, les chars pour le foin, et toutes sortes de petits jouets, une luge. Bref, tout ce qui pouvait être utile dans une ferme.
      Il aimait le bois, et moi, je ressentais cet amour.

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  2. J'adore lire ce genre d'article où ton écriture est tout aussi soignée que les objets en bois que tu réalises. Quelle merveille de simplicité et pourtant de travail ce lutrin! La forme du départ m'a évoqué le siège de palabre africain en deux morceaux. Nous en avions un pour les enfants. je ne sais pas où il est passé. https://www.selency.fr/p/AZTW8R54/chaise-d-accouchement-africaine-vintage-1960
    Cela n'a rien à voir avec ton lutrin mais je partage. (Ça peut te donner des idées...)

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    1. Ce lutrin est issu de cette fameuse pièce de bois que j'avais mis à stabiliser... C'est aussi un peu pour toi que j'ai écrit ce billet. Je savais ton impatience...
      Merci pour le lien. Si j'avais le bois et l'envie de faire, ce serait assez facile à réaliser, puisque cet ouvrage est constitué de deux pièces de bois. Je vais garder ce modèle dans un coin de mémoire, au cas où...
      Le mien, est d'une seule pièce. D’où la curiosité qu'il suscite, lorsqu'on le pli et repli. On peut avoir du mal à comprendre comment c'est "possible".
      Il n'y a aucune quincaillerie, ni axe de rotation en métal ou bois. C'est ce qui en fait tout son mystère.

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    2. C'est le fait qu'il n'y ait aucune quincaillerie dans cette réalisation qui la rend si ingénieuse. J'en suis admirative et très touchée que tu aies eu une petite pensée pour moi. Puisque nous sommes entre personnes qui ne font pas de bises facilement, je t'ai fais claquer une !

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  3. La manière dont tu décris les étapes de ton travail est passionnante. Je n'y connais rien au travail du bois, aucune expérience de ce genre, mais j'aime admirer tes réalisations et surtout par quel long travail patient tu réalises tout ça. (La fabrication de la charnière, par exemple)
    En outre on ressent toujours ta passion du métier et c'est si important.
    Je pense à un de mes clients quand je travaillais, un ébéniste d'art qui bossait entre autres pour « les monuments historiques » à la restauration d'œuvres en bois dans les églises (notamment des chaires où prêchait le curé). Il me racontait sa joie de retrouver « le coup de main » de celui qui l'avait fabriqué il y a plusieurs siècles, et comment « se glisser dedans ». Il avait une passion comparable à la tienne. Je lui trouvais autant de talent que d'humilité face aux anciens.
    Il en va de même quand tu parles de ton travail. J'admire !

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    1. La première grosse difficulté est la réalisation de la charnière, et ou ne peut savoir le succès de l'opération qu'à l'ouverture, qui est l'autre grande difficulté. Si cela se passe mal, tout est fichu ; de nombreuses heures de travail pour rien. C'est très frustrant. Il faut être méthodique et très concentré. Lorsque j’exécute ce genre d'ouvrage, je ne peux m’empêcher de penser à ce vieux monsieur, qui s'énervait après tout et n'importe quoi. Un esprit très tourmenté, aux mains d'or.

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  4. J'ai un très beau lutrin, chez moi, qui ressemble étrangement à ceux que tu présentes ici. C'était le cadeau d'un ami. Un passionné du travail bien fait. Je le garde précieusement, comme un des plus beaux cadeaux que l'on m'ait faits. Méritais-je une telle attention ?
    J'aime en caresser le bois clair. Ton billet m'a fait penser qu'il y a de bien belles personnes sur cette terre. Un homme qui aime le bois ne peut pas être mauvais.

    Je t'embrasse mon Didier
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

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    1. L'ami dont tu parles a été capable de réaliser cet ouvrage. Mais pas que pour lui. Qu'en aurait-il fait ? Poser sur un bureau, à prendre la poussière !
      Non, ce premier ouvrage, en cas de réussite, n'avait de la valeur seulement s'il l'offrait à quelqu'un qui saurait l'apprécier... Je crois qu'il ne s'est pas trompé. Quant à savoir si tu méritais une telle attention ?
      Cet ami ne s'est pas posé de question, parce que parfois, il n'y en a tout simplement pas de question à se poser :-)

      Je t'embrasse ma Célestine

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    2. Ce vieux monsieur, n'était pas un "mauvais homme", pas comme ce mauvais garçon dont je parle dans un précédent billet. Je le sentais très tourmenté. Par quoi ? La vie, simplement qui l'avait façonné ainsi. J'étais très jeune, et je ne me posais pas plus de question que ça !

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  5. Je pensais bien que tu mettrais tout en oeuvre pour parvenir à réaliser ce que tu avais en tête. Lorsque on aime le bois, les beaux objets, l'amour du travail bien fait et que l'on sait admirer et comprendre les leçons tirées des anciens, on ne peut que réussir . Combien de fois je pense à toi lorsque je tiens ma palette.......!

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    1. La réussite de l'ouvrage était bien fragile. Je connaissais les difficultés et n'avais aucune certitude de réussite. Même en changeant de méthode...
      Il me fallait, je pense, avoir atteint une sorte de maturité.
      Au-dessus de mon bureau, est fièrement accroché un tableau, sur un autre mur, une aquarelle qui me font penser aussi, à la personne qui me les a offerts...
      Amicalement

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  6. J'aimerais bien être un livre et trôner sur un tel lutrin. ;-) Le travail bien fait, fabriqué avec le coeur et un savoir-faire indéniable est tellement plus beau que ce qu'on trouve sur... Temu. Bises alpines.

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  7. Bravo pour cette réussite et pour ton envie qui est restée de le faire après plus de 30 ans. Tu travailles très bien ! bises, bonne fin de semaine.

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    1. Je ne lâche pas facilement une idée qui me taraude... Je dois dire aussi, que cela ne m'a pas taraudé tous les jours :-)
      Mais quelle satisfaction d'y être arrivé, enfin.
      Bises

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