La journée avait commencé sous les meilleurs auspices, sans pour cela habiter Beaune. Nous avions une quarantaine de réservations et l’auberge dans laquelle nous officiions, commençait à bien tourner. Faut dire que la spécialité de la maison ravissait les papilles et rassasiait les plus gourmands. Nous faisions même des envieux.
Personne ou presque ne prêta attention à la fille qui venait de s’installer au bar. Elle se pausa comme un nuage, sans ombre, demanda un verre d’eau et la possibilité de remplir sa gourde. Nous avions affaire à une randonneuse à vélo. Une fille courageuse ou un peu folle, car il fallait certainement une certaine dose des deux pour propulser un vélo, bardé de sacoches, sacs à dos et matériels de camping sur les routes du Cantal, par un soleil de plomb. Elle voyageait seule, dormait où elle trouvait et ne craignait que les chiens des fermes, dans la traversée des villages.
![]() |
| * |
C’était un dimanche ordinaire pour notre association de bienfaiteurs. Le service était terminé, la recette avait été bonne, et nous partagions les derniers verres de l’amitié, agrémentés de tartes aux pommes. Par politesse, elle refusa la part que nous lui proposâmes. Puis, devant notre insistance, elle en accepta même une deuxième. La glace était brisée, et elle confia, à mots couverts, qu’elle n’avait rien mangé depuis deux jours. Son budget très serré, ne lui autorisait aucun écart. À ces mots, madame V……, la cuisinière, ne resta pas insensible à ce petit bout de femme, et lui prépara illico un repas. Certes fait de reste, mais tout à fait honnête. Repas qu’elle refusa en invoquant le fait qu’elle n’avait pas de quoi régler l’addition.
Mais qui parle d’argent ? Nous nous exclamâmes !
Revigorée, elle reprit son vélo pour rejoindre le camping de R….., où elle avait un rendez-vous/étape. N’allez pas croire que nous nous sommes comportés comme des goujats, nous lui avons proposée de la véhiculer. Elle refusa catégoriquement. Quelques semaines plus tard, alors qu’elle avait regagné sa cité universitaire, une carte postale arriva tout aussi discrètement qu’elle. Ma mémoire défaille un peu, cependant, les mots m’ont accroché. Et même si le verbatim n’est pas fiable à cent pour-cent, il l’est à au moins quatre-vingt-dix-neuf.
« Pédaler sous les étoiles n’a jamais été aussi agréable, surtout avec le ventre plein et le cœur réchauffé à la manière d’un feu de joie. Un grand merci pour votre hospitalité, votre générosité, (ce n’est pas comme ça que vous allez devenir riche…). C’est la première fois que je fais un aussi bon repas en commençant par le dessert. »
C’est dingue, mais parmi la quarantaine de personnes que nous avons croisées, ce jour-là, seule cette fille a su graver nos mémoires de son empreinte.
* : Photo du net

