J’ai toujours aimé les labours, cette opération qui
consiste à retourner la terre, pour enfouir les restes de culture, les herbes
fanées.
Une façon de faire table-rase de l’année écoulée, de préparer les
plantations futures. J’admirais mon père, au volant de notre vieux tracteur.
C’était un labour à l’ancienne, sillon par sillon, le plus droit possible, avec
pour seul GPS, son expérience.
La terre ne se laisse pas griffer facilement.
Pour qu’elle s’offre, il faut lui caresser ses monts, ces merveilles ;
épouser ses courbes, humer sa moiteur, la respecter, l’aimer.
Redresser les
courbes, aligner les droites, ajuster la profondeur en permanence n’est pas si
facile. Chaque mètre parcouru est différent du précédent. Il faut savoir
s’adapter. J’ai appris sur le tas, en regardant faire, en faisant moi-même.
Mon jardin
Après quelques heures de ce dur labeur, je me suis pausé, en bas de mon jardin,
j’ai contemplé les sillons, identiques et réguliers, humer le parfum subtil que
la terre offre au laboureur, et qui me ramène directement à l’enfance. Le
matériel que j’utilise n’est plus le même, mais l’éclat du versoir n’a pas
changé ; un poli-mat obtenu par le frottement intime de la terre contre
l’acier, à faire pâlir un polisseur du bassin Thiernois.
Mon frère, avant que je ne prenne la relève
La terre ne ment pas. Elle rend ce qu’on lui donne, et
donne ce qu’on lui offre ; un cercle vertueux.
C’est un peu comme
l’écriture. On sème des mots, on récolte des commentaires ou de l’émotion, ou
les deux.
Elle n’était pas maquillée comme une star de
ciné. Elle n’avait pas non plus les yeux couleur menthe à l’eau, pas plus que
revolver. Non, elle n’avait pas le regard qui tue, rien de tout cela.
Elle
avait simplement de la classe, ou du moins, elle correspondait à l’idée que je
m’en faisais. Lorsque je me rendais dans ce temple de la consommation et de déshumanisation
de ses employés, un rapide coup d’œil décidait de mon passage en caisse. Elle
m’intimidait un peu, et, paradoxalement, je la privilégiais.
Je ne sais pas me
contenter du traditionnel et automatique « bonjour, merci, au
revoir ». J’agrémente souvent mon passage d’un petit plus ; une
parole gentille, un truc pour briser la glace, histoire de ne pas rester
silencieux.
Je dois avouer que cela m’est plus facile depuis que j’ai atteint
un âge, dit de la sagesse. Un jour, au risque de passer pour un dragueur de
supermarché, je me suis risqué à un « je vous trouve très belle ». Ce à quoi
elle répondit « merci, mais je suis mariée ».
Mince ! Le mariage
nuirait-il à la beauté, m’interrogeais-je ?
Un peu pris au dépourvu, sans
bise venue, je rétorquais naturellement que ce n’était pas si grave, qu’elle
était belle quand même.
Je suis probablement passé pour un chercheur
d’aventure, mais il me sembla bien avoir vu son visage s’illuminer.
Brillante
démonstration du pouvoir des mots…
Ce tantôt, je l’ai rencontrée par hasard, nous avons
bavardé comme deux vieux copains perdus de vue, nos sens en alerte, nos yeux
captant tous les signaux électrisées par le ballet des phéromones.
Cette
rencontre a enjolivé mon week-end. La prochaine fois, c’est acté, on se prend
un café.
Elle a vraiment beaucoup de classe, ma super copine du
marché.
Le feu de l’été qui consume les passions n’est plus. Le froid
de l’hiver qui fige le temps n’est pas, encore...
Les vendanges de l’amour sont
terminées, c’est l’automne.
Une saison qui n’existe pas seulement dans le nord
de l’Amérique… Ici, on l’appelle l’été de la saint martin. Il ne dure que trois
jours et un brin, comme une piqûre de rappel du temps passé.
J’aime l’automne,
avec ce soleil un peu pâle qui étire les ombres jusqu’au crépuscule, pour ces
ciels d’azur que l’on ne voit qu’en cette saison, pour la petite froidure du
matin qui pique les joues et revivifie.
J’aime l’automne, lorsque les hêtres et
les cerisiers s’empourprent, que les jardins sentent la terre fraîchement
retournée, que les hommes se rapprochent des cheminées, quand les labours font table-rase du passé, pour mieux préparer les jardins de nos vies.
Mais
surtout, et je ne m’en lasse jamais, pour ces couchers de soleil fabuleux qu’il
m’est donné de contempler de ma terrasse, lorsque le ciel flamboie, que le
rouge et le noir s’épousent enfin...
Depuis mon plus jeune âge, les chansons ont eu beaucoup
d’importance.
Pas vraiment les chansons enfantines, trop enfantines. Non, ce
furent d’abord celles dont je voyais qu’elles tiraient une larme des yeux de ma
maman. Puis d’autres sont venues ponctuer ma vie d’enfant, puis d’homme.
Parmi
la multitude de chansons, il y avait, celles dites, anglo-saxonnes ;
toutes celles que je ne comprenais pas. Par bonheur, il y en avait que je
ressentais au fond de moi. La voix, le timbre, l’interprétation,
le rythme même blues, l’émotion qu’elles suscitaient, tout cela me parlait,
sans que je n’en comprenne les paroles.
Cependant, mon niveau d’anglais
s’améliora avec la progression des études. Je saisissais, par-ci par-là
quelques bribes de phrase qui pouvaient donner un sens au texte. La toute
première, fut celle-ci, juste en bas de mon texte. D'autres ont suivi.
J’en ressentais la
tristesse, la détresse, la sensibilité, bref, l’émotion. Quelques années plus
tard, il m’a été facile de procéder à une traduction ; internet pour
cela, c’est génial !
Bizarrement, aucune des paroles ne m’a étonné. J’avais
bien perçu toute la sensibilité qui en émanait. Très récemment, une
photographie de Pastelle m’a fait penser à une artiste d’outre-manche ; je
réécoute ses chansons ici, là, où encore là et je me rends compte, une fois encore que les paroles ne
me surprennent pas, c’est conforme à ce que j’avais ressenti. J’en ai conclu,
tout simplement, que le langage de l’émotion et de la sensibilité est
universel... Je crois que je le savais déjà.
Toute ma vie, j’avais rêvé de voir le bas
d’en haut. Chichement installé dans cette pseudo-carlingue, faite de tubes,
avec pour seule protection, un casque au bol et une ceinture, je me demandais
s’il n’était pas trop tard pour renoncer ?
Le décollage était imminent, le
moteur vrombissait de tous ses chevaux, la piste et le ciel était dégagé. Le
pilote mit les gaz et le petit appareil s’ébranla parmi les trous et les bosses
du pré à vache qui servait de piste. Tout au bout, la haie d’aubépine et de
buissons, assortie de fil de fer barbelé, nous tendait les bras, dangereusement…
Tels les faucheurs de marguerites, l’ultra-léger quitta le sol. Nos pieds
auraient pu toucher les cimes des arbres. Ouf ! Les trépidations dans le
creux des reins avaient cessé et l’appareil s’élevait. Le relief si tourmenté
de mon pays n’était plus ; de si haut, tout est diffèrent. Ainsi suspendu
dans les airs, tel une plume au vent, notre frêle embarcation était à la merci
des courants, qui donnaient l’impression de ne pas avancer ; manquerait
plus qu’il n’y ait pas assez d’essence… !
Le pilote chercha une meilleure
trajectoire et je pris conscience de la fragilité de notre équipage, qu’une
simple rafale, force cinq, pourrait balayer comme fétu de paille. La fusée de
déclenchement d’un parachute de sécurité ne me rassurait pas outre mesure… Le
virage négocié avec dextérité, me vit survoler mon village...
Mon village
Des
repères concrets s’affichaient dans mon GPS interne, l’école, le cimetière, le
moulin et la piste d’atterrissage. Le retour s’amorçait, aubépines, ronces et
barbelés formaient une haie d’honneur, qui s’approchait vertigineusement.
L’engin plongea et se posa comme un oiseau sur une branche. Les cahotements de
la piste confirmèrent la réussite de la manœuvre. Lentement, les jambes
flageolantes, je m’extirpais de l’oiseau de jour, je remerciai le pilote et me
jurai silencieusement que je n’y remonterai plus jamais.
Les sensations fortes, c’est géniale, mais c’est
fort !
Quelques années plus tard, je récidivais, en avions,
cette fois. Pour un deuxième vol de jour, au-dessus d’un nid de coucou.
Je ne la connaissais pas et pourtant, lorsque
je la vis pour la première fois, cette fille me fit de la peine. Quelque chose
que je ne saurais dire me troubla. Elle dut percevoir mon trouble, puisqu’elle
apporta une réponse à ma question silencieuse… Son mari, débordé de travail,
n’avait pas le temps de l’accompagner … !
Moi aussi, j’avais mille et une
choses à faire ! Cependant, une d’importance s’était produite ; mon
fils venait de naître. Nous partagions donc la même chambre de cette maternité.
Le soir venu, j’avais mal pour elle. Les gémissements que les contractions lui
infligeaient n’étaient visiblement pas de plaisir. Je me sentais mal à l’aise,
comme un intrus dans son intimité. Je m’éclipsai discrètement, sur la pointe
des pieds, non sans me féliciter de n’être pas une femme ; les
estirgouillements* utérins, ne me tentaient pas du tout…
Lorsque je refranchis
le seuil de la chambre, mon premier coup d’œil fut pour elle ; elle
dormait profondément. J’appris qu’elle venait juste de réintégrer son lit,
épuisée par une nuit blanche. Entre temps, elle avait donné la vie à un petit
garçon.
Une poignée de minutes plus tard, je fis la connaissance de l’heureux
papa, qui me parut immédiatement antipathique. Très souvent, mes premières
impressions sont les bonnes et heureux comme j’étais, j’aurais aimé me tromper…
Les infirmières débarquèrent et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire,
nous nous retrouvâmes dans le couloir, accoudés sur le mur d’allège, le regard perdu
au loin. Lorsqu’il me proposa une cigarette, je lui fis part que nous
étions dans une maternité et que tous ces bébés auraient tout le temps de
s’empoisonner… Ma réplique était sans appel et il rangea son herbe à Nicot. Il
enchaîna, « J’espère qu’elle va vite se remettre, on a beaucoup de travail
en retard, à l’agence », et de m’étaler illico sa situation… Je n’avais
aucune envie de lier la conversation ; c’est mon côté « ours
sauvage ». S’il attendait un quelconque assentiment de ma part, une
« solidarité » entre mâles, il n’eut droit qu’à un coup de griffe,
comme j’en ai le secret. Je pris alors, ma plus belle voix, façon Jean Gabin
« Ooooh j’vais t’dire, la vie, comme vous l’avez connu, c’est TERMINÉ,
et quelques autres conseils du même acabit…! En une seconde, il se décomposa.
J’étais assez content de moi. Par la suite, mon impression se conforta…
la chambrée
était bruyante, la belle-famille était là, le champagne coulait à flot, la
jeune maman faisait bonne figure, malgré son épuisement. Ils fêtaient
« l’héritier » ; l’héritier du fils à papa ! C’est du
moins, l’impression que j’eus. Avant de rentrer chez nous, le lendemain, elle
s’excusa de ne pas avoir été de bonne compagnie, d’avoir écourté une soirée, du
manque de discrétion de la belle famille, de, de, de... Cette fille s’excusait
beaucoup trop à mon goût et je ne pouvais m’empêcher de penser à ce que serait
sa vie de femme, avec un enfant… ?
* estirgouillement : Mot utilisé chez moi. Du verbe estirgouiller, étirer (estirer) en tout sens. Se dit d'un vêtement qui a perdu sa forme originelle. Un pull, un sweet , complètement estirgouillé, informe.
Au figuré, s'estirgouiller les méninges,réfléchir difficilement, se creuser les méninges, se triturer l'esprit.